Sommaire

Mythothèque

Table des matières

De la zèbromania ?
   • Des noms d'animaux.
   • La justification :
        - zoologique
        - psychologique


Notes

[1] Trop intelligent pour être heureux, l'adulte surdoué, de J. Siaud-Fachin. Odile Jacob, 2008.
















[2] Une étude multifactorielle :  « The function of zebra stripes »,  infirme les hypo- thèses du camouflage face aux prédateurs, de la thermo- régulation ou des interactions sociales. Nature Communi- cations, vol. 5, no 3535,‎ 2014.



















[3] Oxymore : En rhétorique, un oxymore est une figure de style  rapprochant deux ter- mes antinomiques.































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[4] extrait d'un poème de l'abbé de L'Atteignant : Le mot et la chose, ou comment ne pas dire le mot tout en évoquant la chose.







































11. Informer  •  Mythothèque

11.2.g  De la zèbromania ?



Zebra burchelli
Si Pierre de Saint-Cloud dans le Roman de Renart et Jean de La Fon­taine dans ses Fables firent un excellent usage littéraire et poé­tique de la métaphore animale, depuis quelques années, fleurit dans le domaine du surdouement une bien curieuse manie de la filer : la zèbromania.
       Ainsi, l'équus zebra, plus vulgairement nommé : zèbre , s'est-il trouvé, par la grâce d'un auteur, soudainement propulsé au titre de parangon [type accompli] de la personne surdouée. Et de générer toute une série de dérivés  : zèbrillon, zèbrounette, « z », zèbra..., etc. dans la blogosphère.
         La rhétorique n'est pas nouvelle : affubler l'individu de noms d'animaux fut utilisé depuis l'aube des temps pour lui dénier sa spécifi­cité humaine, supposée fleuron de la Création, et donc le rabais­ser au rang de l'animal, tenu pour très nettement moins évolué. Les exemples sont nom­breux, même s'il existe également des connotations positives  (ma caille, mon poussin...) :
Insectes : punaise (de bénitier) : femme faussement pieuse  ; cafard : délateur, sournois...
Oiseaux : dinde, bécasse, buse, butor : individu sot ou rétif ; poule mouillée : trouillard(e)...
Mammifères : âne (bâté) : individu sot ou rétif ; vieille bique : femme âgée et revêche ; ... et pour finir zèbre (drôle de) : individu bizarre, étrange, peu fiable, inquiétant, bref, bien peu recommandable.

Cette figure de style, du grec μεταφορά (metaphorá, transport), se doit cependant d'être fondée sur un mini­mum d'analogie entre la réalité (mal-/bien-)traitée et sa métaphore. Quand elle prétend s'appuyer sur une argumentation démontrant le bien-fondé comparatif, il y a lieu d'examiner, à la lumière des textes de l'inventeur [1], la pertinence de cet apport « novateur », en soi comme  face au sujet visé : l'enfant surdoué.


  La justification zoologique

« Le zèbre, cet animal différent, cet équidé qui est le seul que l’homme ne peut apprivoiser... »

Si le zèbre est bien un équidé, il n'est pas plus différent que n'importe quel animal. Il n'est pas plus in-apprivoisable que le cheval sauvage. Si les tech­niques de dres­sage du cheval sont bien connues, depuis environ 8 000 ans, les exemples de domestication du zèbre, sont certes peu nombreux mais bien réels et tentés depuis un peu plus d'un siècle. Ils n'ont pas été poursuivis pour trois raisons économiques : 1/ l'âne est plus robuste sous différents climats, 2/ le che­val est plus apte à porter et tirer de lourdes charges et 3/ l'investissement serait donc peu rentable. Exemples photographiques à la clé : lien.

≠>L'enfant surdoué « s'apprivoise » très bien, dans un cadre favorable et amène ; il ne devient rétif que lorsque cet environnement devient agressif pour lui ou qu'il le considère comme tel, il peut alors ruer dans les brancards, à juste titre.


« … qui se distingue nettement des autres dans la savane tout en utilisant ses rayures pour se dis­simuler. »

S'il se distingue des autres dans la savane, il va avoir du mal à se dissimuler (logique ?). Il est au contraire parfaitement visible (Lien), à l'inverse de certaines antilopes dont la robe ocre se confond avec celle de l'herbe sèche de la savane. [2]
        Par contre, s'il est vrai qu'en troupeau les rayures produisent un effet stroboscopique qui brouille la vision précise (Lien), mais cela ne constitue pas vraiment une parade efficace : les lions principaux prédateurs des zèbres ne sont pas encore morts de faim.

≠> L'enfant surdoué ne se distingue pas des autres enfants par rayures ou autres aspects. Il ne se singula­rise que par son mode de fonctionnement intellectuel. En groupe, il ne possède pas d'ef­fet stroboscopique. Si certains cherchent à se dissimuler, un grand nombre, au contraire, expriment fortement leur différence, quitte à mordre dans les attendus sociaux.


« … qui a besoin des autres pour vivre … »

C'est le cas de tous les animaux sociaux, y compris l'homme, que de vivre en groupe, il n'y a donc là aucune spécificité du zèbre.

≠> Si l'enfant surdoué a besoin des autres, les autres ont une fâcheuse tendance à le marginaliser ou le rejeter, en raison de sa différence. Ce qui est généralement le cas chez les animaux sociaux, y compris les zèbres, quand la différence est trop grande par non-reconnaissance des signes de l'appartenance au groupe.


« … et prend un soin très important de ses petits, … »

La finalité naturelle étant la reproduction de l'espèce, lorque le petit nait immature et que son développement est lent pour parvenir à l'état adulte, il en résulte cette obligation de soins aux petits. Elle concerne tous les oiseaux et tous les mammifères, même certains reptiles (crocodiles) ou poissons (épinoches). Là encore, le zèbre ne montre aucune spécificité.

≠> De même, aucune spécificité des parents surdoués, sauf pathologies manifestes.


« … qui est tellement différent tout en étant pareil. »

Tout être vivant, issu de la reproduction sexuée, est unique, mais possède cepen­dant les caractéristiques globales de son espèce. Le zèbre ne se distingue en rien de cette loi générale. Bel oxymore [3], mais aucune spécificité du zèbre, là aussi.

≠> Le surdoué ne déroge pas non plus à la règle et n'est en rien particulier sur ce plan.


« Et puis, comme nos empreintes digitales, les rayures des zèbres sont uniques
et leur permette de se reconnaître entre eux. Chaque zèbre est différent. »

Être unique, donc différent, est le cas de tous les êtres vivants issus de la repro­duction sexuée. Les rayures ne sont qu'une différence très mineure au regard de l'es­pèce. Il est vrai cependant, que ces différences sont un mode de recon­naissance inter-in­dividuelle (mère-petits, individu-groupe), très généralement répandu toutes es­pèces confon­dues. Cette identification de l'autre peut prendre différentes formes : les modulations du chant (oi­seaux), l'odeur (chiens, chats...) et visuelle (dimorphisme). Le zèbre ne fait donc toujours pas excep­tion.

≠> Chaque enfant est unique, surdoué ou non, même chez les jumeaux monozygotes des signes distinctifs apparaissent qui permettent à la mère de les identifier. Nous portons certains caractères physiques parentaux qui permettent l'identification familiale (tu es bien le fils de...), mais aussi assez différents pour éviter la confusion dans la fratrie, sans qu'il soit besoin de recourir aux empreintes digitales. Rien là de spécifique chez les surdoués.


« Je continuerai à défendre tous ces gens « rayés »,
comme si ces rayures évoquaient aussi des coups de griffe que la vie peut leur donner. »

Les indivi­dus « standard » ne recevraient-ils donc pas de coups de griffes de la vie puisque non-rayés ? N'ont-ils pas, eux-aussi besoin d'être défendus ? Ce qui fait la singularité d'un individu ne peut se résumer aux seules expériences négatives, il se construit d'abord et aussi par les apports positifs. Par ailleurs, la défense des gens différents consiste-t-elle à les affubler de noms d'ani­maux et glisser sous le tapis ce qui dérange dans leur différence "le plus" ?


« Je continuerai à leur expliquer que leurs rayures sont aussi de formidables particularités
 qui peuvent les sauver d’un grand nombre de pièges et de dangers. »

Les rayures ne protègent en rien les zèbres [2]. Les prédateurs, pour éviter l'effet stroboscopique, savent par­faitement isoler l'individu faible ou trop jeune du troupeau. Par contre, les modes de défense du zèbre adulte et sain sont ef­ficaces : 1/ sa rapidité (60 km/h en fuite soutenue, 80 km/h en pointe de vitesse) que ne peuvent soutenir longtemps les lions ; 2/ ses ruades capables de briser la mâchoire du carnivore, 3/ ses mor­sures dangereuses. Ce ne sont donc pas ses rayures qui le protègent le mieux.

≠> Loin de les sauver des dangers, ce sont justement ces "rayures" qui sont la cause principale des avanies que  subissent nonbre de surdoués au quotidien. De plus, leur empathie  peuvent en faire de bons sujets pour pièges socio-affectifs divers, harcèlements et victimation.


 « Qu’elles sont magnifiques et qu’ils peuvent en être fiers. »

Il n'y a pas plus lieu d'être fier qu'humilié de ce dont la nature nous a pourvu et sur le­quel nous n'avons pas de prise.

≠> Contrairement au zèbre, qui n'a aucune possibilité d'action sur ses rayures, la per­sonne sur­douée peut intervenir sur l'expression de ses apti­tudes, soit en les inhibant, soit en les exploitant.

On ne peut être fier que de l'évolution de ses aptitudes en capacité, puis en compétences et enfin en talent, et non du seul fait de bénéficier d'un tel don. Ce n'est que pous­sées au talent que les aptitudes sont magni­fiques.




  La justification psychologique

La justification psychologique repose essentiellement chez l'auteur sur la récusation de la terminologie usuelle :

« En réalité, aucun terme ne convient vraiment. Si « Surdoué » est, évidemment, mal per­çu, le très politiquement correct « précoce » ne correspond pas au fonctionnement du « surdoué » et induit même, dangereusement, l’idée d’une personne dotée d’une « avance », qui serait rattra­pée à l’âge adulte. Ce n’est pas le fait d’être en avance sur les autres qui caractérise le sur­doué, mais bien ses particularités de fonctionnement intellectuel. Quant à « HP », pour « haut potentiel », il laisse supposer qu’on se doit d’en faire quelque chose de brillant. Bonjour, la culpabilité !… Par défaut, je leur préfère « surdoués », mais c’est, évidemment, lourd à porter et compliqué à évo­quer. » (Lien 31/10/2008.)

        1/ La recherche d'un nouveau terme n'est-elle pas celle d'un autre politiquement correct en éliminant d'emblée ce qui fonde le phénomène et qui dérange l'égalitarisme forcené ?
         2/ Ce qui caractérise l'enfant surdoué c'est bien d'être en avance développementale, au moins sur le point intellectuel, sur la population du même âge : réussir à 10 ans ce que réussissent 50% de la tranche d'âge de 13 ans marque bien cette avance, même si le terme précoce devient caduc à partir de 17 ans. Et c'est bien cette avance ce qui fonde sa différence, et si ce n'est pas la seule caractéristique, c'est la plus voyante. Pourquoi récuser cette réalité, sinon pour un  néo-politiquement correct ?
          3/ « ... on se doit d'en faire quelque chose de brillant... », mais n'en rien faire n'est-il pas encore plus culpabilisant ?
       4/ «… lourd à porter et compliqué à évoquer. » N'est-ce point le rôle du psychologue que d'expliquer à l'enfant ce qui est compliqué avec des termes adaptés à son âge ? Une bonne explication ne rend-t elle pas le mot et la chose plus facile à porter ? Qu'est-ce qui dérange autant : le mot ou la chose ?

Toutes ces tentatives d'évitement « et sur le mot et sur la chose » [4] laisse fortement songer à :

     « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. »
    Par de pareils objets les âmes sont blessées,
    et cela fait venir de coupables pensées.  »
(Tartuffe ou L'imposteur, acte III, scène II, Molière, 1664)

Mais, la tartuffiade va plus loin :

« Zèbres enfin pour sorti de ce vocabulaire, lourd de sens erroné et de mythes néfastes : in­tellectuellement précoce, précoce, haut potentiel, surdoué… au­cun ne convient, aucun n’ex­prime ce qu’il faudrait, d’emblée, comprendre. »

De compliqué à évoquer et lourd à porter, voire utilisable par défaut, le mot usuel devient soudain : erroné, inconvenant, néfaste et, pour mieux cacher et le mot et la chose, on le remplace par : Zèbre, paré de toutes les vertus.
       Est-il sûr que « zèbre » fasse mieux comprendre d'emblée ce qu'est la personne surdouée ? La "zoozifier" n'est-ce pas créer une nouvelle mythologie  zèbrolâtrique,  pourtant toute mythologie était fort honnie précédemment ?
     Glisser la réalité sous le tapis, ne l'empêche pas d'exis­ter. Que vaut-il mieux : donner à la personne surdouée des explications scientifiques ou complaire à la pensée unique en dévoyant le sujet ?

Mais, fort curieu­sement, après cette diatribe contre les termes généralement employés, mots telle­ment erronés et néfastes, l'auteur n'en cite pas moins deux de ses ouvrages :
« Psychologue clini­cienne, j’ai publié deux ouvrages sur ces sujets : L’enfant surdoué, l’aider à grandir, l’aider à réus­sir, et Trop intelligent pour être heureux, l’adulte surdoué. »
Cohérence ? Comprenne qui peut !

Donc zèbre est la personne surdouée. Soit ! Mais, quelques lignes plus loin, soudain la définition s'élar­git fortement:

« œuvrer en faveur de tous ceux dont l’intelligence atypique peut constituer une en­trave dans leur dévelop- pement affectif, scolaire, professionnel, psychologique, social et ainsi en­gager tout ce qui peut être possible pour pouvoir dire : je suis un zèbre, heureux d’être ce que je suis, et heureux de vivre. »

≠> Si le surdoué est atypique, tout ce qui est atypique n'est pas surdoué. Un déficient intellectuel est aussi a-typique ! Tout mélanger ne participe en rien à mettre en place « ce qu’il faudrait, d’emblée, com­prendre. » Enfin, ce qui rend heureux ne résulte pas d'une appellation zoologique, mais de la compréhension harmonieuse de ce que l'on est et de ce que les autres sont.


Si les termes usuels ne sont pas parfaits pour nommer une chose aussi complexe que le surdouement, ils ont a minima la qualité d'être reliés, sinon à l'entièreté du fait, du moins d'être attachés directement et conceptuellement à certains de ses aspects.
        « Zèbre » participe-t-il mieux à la clarté conceptuelle et rend-t-il plus aisé le discours afférent ? Improbable ! (Voir : Vocabulaire)


« La fonction d’un écrivain est d’appeler un chat un chat. Si les mots sont malades,
c’est à nous de les guérir. Au lieu de cela, beaucoup vivent de cette maladie. »
Jean-Paul Sartre, in Qu’est-ce que la littérature ?

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