Sommaire
 
Table des matières

5. Approche psychoaffective
  5.1. Des émotions...
   5.1.1. Émotions primaires
   5.1.2. Réaction adaptative
   5.1.3. Cinq phases
   5.1.4. Spécificités ?
  5.2. Les 7 peurs.
  5.3. Pensées récurrentes
  5.4. Pensées procurrentes
  5.5. Changer la stratégie
  5.6. Du Stress


Notes

[1] Julien Bernard, Maître de conférences en sociologie à l’université Paris Ouest Nan- terre la Défense. In Les voies d’approche des émotions, En- jeu de définition et catégorisa- tions. Lien






[2] Henri Laborit, neurobiolo- giste, éthologue (spécialiste du comportement animal), eutonologue (spécialiste du comportement humain) et philosophe. In :  L’agressivité détournée : Introduction à une biologie du comportement social, 1970.  L'éloge de la fuite. 1976, etc.

















[3] Moïra Mikolajczak et alt., Professeur de psychologie à l'université catholique de Louvain in Les compétences émotionnelles.Collection: Psycho Sup, Dunod.





















[4] S. Brasseur et J. Gré- goire, in L’intelligence émo- tionnelle – trait chez les
adolescents à haut potentiel :
spécificités et liens avec la réussite scolaire et les com- pétences sociales.




[5] Laurence Vaivre-Douret, in Spécificités développemen- tales du jeune enfant à « hau- tes potentialités », ANAE, 2012.










[6] Plutôt que d'hypersensi- bilité, il me semble préférable de parler de réactivité ou de sur-réactivité, liée non pas tant à des dispositions struc- turelles  qu'à une réponse défensive (alerte) face à des situations négatives réitérées.












5. Surdouement : approche psychoaffective

5.1. Des émotions et de leur usage


Il est souvent fait mention d'« intelligence émotionnelle », voire de QE (quotient émotionnel), ce qui est totalement inapproprié :
1. Parce que ce n'est qu'une facette de l'intelligence et non un type particulier d'intelligence (Pagès).
2. Parce que toutes les émotions ne relèvent pas du traitement cognitif, certaines sont purement réflexes.

L'approche scientifique n'est pas simple, nombre de théories s'opposent :
• Réflexe et naturaliste (Darwin, Damasio...)
• Cognitiviste (Klaus Scherer, Pierre Livet...)
• Sociale (Durkheim, Duvignaud...)

Julien Bernard [1], à propos des émotions :

« Elles peuvent être envisagées comme 1) des phénomènes psycho-physiologiques (avec des approches insistant tantôt plutôt sur la sensation corporelle, tantôt plutôt sur la perception et l’évaluation de la situation) ; 2) des produits du social (c’est-à-dire, dans un cadre durkheimien et structuraliste, à la fois des effets de la pression et du contrôle social et les schèmes de comportement socialisés, incorporés, naturalisés, et finalement considérés comme allant de soi – ce qui leur donnerait leur spontanéité –, qui se formeraient suite à l’observation et à la catégorisation des émotions de soi et d’autrui dans les circonstances récurrentes de la vie sociale dans lesquelles évoluent le sujet) ; 3) des produits du décalage entre les dispositions activables du sujet et sa position dans la situation (pouvant conduire soit à une inhibition de l’action soit à une mise en mouvement dans ou contre un travail de révision de ses dispositions) ; 4) des signes performateurs (indiquant dans quel espace affectif navigue le sujet tout en contribuant à le modifier de par sa communication) ; 5) des objets de catégorisations profanes et savants, enjeux de définition du réel, du légitime et donc éventuellement de pouvoir. »

Les émotions relèvent de ces approches qui sont tout-à-fait complémentaires.


5.1.1. Les sept émotions primaires

Descartes (in Les Passions de l'âme) note six émotions simples : « l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse et toutes les autres en sont composées de quelques de ces six ou bien en sont des espèces. ». Aujourd'hui, on considère généralement qu'elles se composent de : Joie • Amour • Surprise • Tristesse • Dégoût • Peur • Colère.
       Seules deux émotions sont de nature positive : Amour et Joie, une est neutre : Surprise, les autres sont négatives.
       Les émotions primaires ne sont pas propres à l'homme, un chien, par exemple, peut exprimer ces mêmes comportement.
      Les émotions secondaires, comme l'admiration (joie + amour) ou la honte (colère + peur) sont des composés des émotions primaires et seraient propres à l'espèce humaine.


5.1.2. Émotion : une réaction adaptative

Du latin motio, action de mouvoir, une émotion est une réaction adaptative à un stimulus interne (physiologique ou psychique) ou externe (environnement), qui permet à l'individu d'adapter son comportement (combattre, fuir ou se soumettre, voir H. Laborit [2] face à la situation rencontrée et d'assurer ainsi sa survie, mais aussi de communiquer son état psychologique par des modifications physiologiques (rougeur, pâleur, tremblements...), des manifestations corporelles (agitation, posture...) ou des mimiques (sourire, froncement des sourcils...).

Émotion
Fonction
Déclencheur
Comportement
Communication
Physiologie
Hormones
Colère
Combat.
Injustice, obstacle.
Agressivité.
Rougeur, sourcils froncés, pos- ture et bouche contractées.
Muscles dynamisés vers le combat.
Adrénaline, ACTH.
Peur
Alerte.
Menace.
Paralysie momenta- née ou fuite.
Pâleur, posture rétractée.
idem, vers la fuite.
Cortisol, adréna- line, vasopressine.
Dégoût
Alerte.
Objet, personne.
Rejet => fuite.
Posture rétractée, nez froncé, bouche abaissée œil plissé.
Nausée, odorat et goût exacerbés.
Œstrogène et  ?
Tristesse
Inhibition.
Échec, perte.
Inaction momenta- née, pleurs, isolement.
Posture rétractée, œil abaissé, regard éteint, larmes.
Blocage moteur, attente, => analyse.
Cortisol.
Surprise
Alerte.
Nouveauté.
Paralysie => Analyse
Posture neutre, sourcils élevés, œil ouvert.
Mimique, champ visuel élargi.=> analyse. Adrénaline.
Joie
Épanouissement .
Réussite.
Motivation.
Posture dilatée, sourire, rire...
Activation globale.
Dopamine.
Amour
Affiliation. Reproduction.
Présence, confiance, attirance.
Partager Prendre soin.
Posture dilatée, sourire, œil plissé...
Activation globale.
Ocytocine, dopamine

La réaction émotionnelle est idiosyncrasique, c'est-à-dire propre à chaque individu, tant par son amplitude que dans son expression, mais elle est aussi fortement culturelle dans son expression, selon les peuples l'expression peut être inhibée (on ne doit pas montrer que l'on est affecté) ou exacerbée (pour susciter la compassion ou exciter au partage de la joie, de la peine...).
        On peut distinguer, au sein du cerveau, deux types de traitement des émotions : les instinctives gérées par l'amygdale et celles plus complexes traitées et régulées par le cortex préfrontal, donc du registre cognitif.
         Cependant, la fonction adaptative est soumise à condition,  Moïra Mikolajczak [3] :

« Ce qui détermine l'adaptation, ce ne sont pas tant les émotions, mais ce que l'individu en fait (ou n'en fait pas). Les individus capables d'identifier leurs émotions, d'en extraire la valeur informative, de les réguler si elles sont inadaptées au contexte (i.e. ayant des compétences émotionnelles élevées) optimiseront leur adaptation à l'environnement, tandis que les autres l'hypothèqueront. »


5.1.3. Les cinq phases émotionnelles

Elles concernent tant les émotions venant de soi que la prise en compte de celles venant des autres.

Phases
Fonction
Positif
Négatif
Identification Capacité d'identifier un ressenti comme étant une émotion et non un état physiologique. Acceptation de l'émotion.
Refus de l'émotion : intellectualisa- tion, déni, détournement.
Compréhension Capacité de différencier déclencheur et cause.
Bonne interprétation.
Confusion, interprétation fausse.
Régulation Capacité de réguler sa réaction.
Maîtrise.
Submersion.
Expression
Choix du mode, du temps, de l'ampleur.
Adaptée au contexte.
Inadaptée au contexte.
Utilisation Capacité d'utiliser efficacement son émotion.
Changement de comportement.
Changement absent ou négatif du comportement.


5.1.4. La spécificité affective des personnes surdouées

Selon l'étude de Brasseur et Grégoire [4], les adolescents surdoués ne présenteraient pas de particularités émotionnelles structurelles manifestes, pourtant, de nombreuses études cliniques et notre expérience de cette population (enfants, adolescents et adultes) nous amènent à penser que s'il n'y a pas de différence de nature des émotions, il y a bien des spécificités émotionnelles des personnes surdouées en termes d'amplitude et de fréquence des réponses émotionnelles. Elles tiennent fort logiquement à leur différence de fonctionnement cérébral :
• Une  hyperesthésie assez fréquente qui se caractérise par une plus forte sensibilité de la perception sensorielle (sur un ou plusieurs des cinq sens).
• Une réactivité émotionnelle consécutive au traitement social surtout négatif auquel ils sont plus exposés (Cf. Vaivre-Douret).
• L'amplitude et la rapidité du fonctionnement cérébral, qui crée une angoisse de maîtrise des multiples émotions éprouvées, mais pas toujours bien interprétées et régulées.

Longtemps tenue pour un retard de développement affectif (dyssynchronie Intellect-Affectif), les recherche récentes, entre autres celle de Laurence Vaivre-Douret [5] montrent que, non seulement il ne s'agit pas d'un retard ou d'un écart de développement (dyssynchronie), mais au contraire, là aussi, d'une précocité et d'une amplitude de développement :

« Sur le plan psycho-affectif et comportemental, notre échantillon ne pose pas de problème particulier pour la majorité des enfants, influencés sûrement par le fait que leurs parents sont avertis et guidés au cours des consultations. Ces résultats contrastent avec la dyssynchronie intelligence–affectivité décrite par Terrassier [1979] que nous interprétons tout à fait différemment, sous l’angle de l’hypersensibilité, comme une approche au contraire de grande lucidité maturative et d’empathie forte, leur imposant une certaine acuité qui leur donne comme intuitivement (sorte de sixième sens), [Vaivre Douret, 1999 ; Valantin S, 1970], une solution globale, freinant parfois l’élan de l’action et de la réalisation, et ceci d’autant plus qu’ils sont sensibles à leurs différences. Ainsi ce qu’ils éprouvent vis-à-vis de l’autre (intention et sentiments) les rend hostiles à toute prise de risque. Ces enfants semblent pourvus d’un surplus de neurones dit « miroirs », neurones mis en évidence dans les travaux de Rizzolatti et Ardib [1976], aussi appelés neurones de l’empathie, qui permettent de se mettre dans la peau d’autrui, selon Galèse et Goldman [1998]. Jankech-Caretta [2002] elle aussi, ne retrouve pas dans sa cohorte de suivis d’enfants intellectuellement précoces, de clivage entre le fonctionnement intellectuel et affectif. »

L'amplification émotionnelle réactionnelle [6] touche les cinq phases, surtout compréhension, régulation et utilisation. Notamment la différenciation cause et déclencheur. La cause est souvent lointaine et profondément enfouie dans l'histoire personnelle : accumulation de mini-traumatismes surtout d'origine sociale : moqueries, rejets... ayant pour finalité la normalisation de la personne sur le modèle moyen. Par analogie, toute situation proche de la cause première verra le sujet monter dans les tours, identifiant le déclencheur comme cause. Il est évident qu'une réactivité d'ailleurs augmentée par la répétition des traitements sociaux négatifs rendra la régulation plus difficile. Enfin, le décodage faussé des deux premiers registres entrainera une mauvaise utilisation de l'émotion plutôt versée sur le changement de l'autre ou du milieu que sur le changement de comportement de soi.
         Prenons un exemple, l'échec professionnel. Paul, ingénieur, présente en réunion une idée de perfectionnement d'un process industriel. Trop axé sur la poursuite de sa logique, pourtant parfaitement pertinente, Paul ne perçoit pas que son discours (mode d'expression) n'est pas perceptible à son auditoire (trop complexe, trop novateur, impliquant trop de changements, donc peur du changement, etc.) et qu'il porte ainsi atteinte aux habitudes, aux statuts... et indispose les autres à son égard. L'auditoire va donc prendre Paul comme déclencheur et non le process, le fond sera évacué au profit du statu quo. Quant à Paul, il prendra les réactions négatives de son auditoire comme déclencheur, alors que la cause est un discours inadapté à la situation et/ou aux personnes. La régulation sera d'autant plus difficile que chacun des protagonistes y verra une atteinte personnelle à ses valeurs. L'utilisation des émotions suscitées verra la fixation en défense sur les positions antérieures, Paul sur la pertinence de son idée, l'auditoire sur la préservation de ses habitudes ; résultat : absence de tout progrès et situation conflictuelle.

La régulation émotionnelle ne consiste pas à évacuer les émotions (intellectualisation), mais à trouver une certaine harmonie et une certaine sérénité par la bonne interprétation des faits. C'est d'autant plus important que l'émotionnel mal canalisé peut interférer gravement sur le cognitif : inhibition, masquage des capacités intellectuelles. Laisser faire, c'est la porte grande ouverte à la pathologie : dépression, somatisations... Il importe donc d'en comprendre les mécanismes inducteurs pour en mieux traiter les effets parfois dévastateurs (Cf. Les 7 peurs et Pensées récurrentes).