Sommaire

Table des matières

6. Approche sociétale
  6.1. Le poids sociétal
  6.2. Idéologies et archaïsmes
  6.3. Les cinq interdits.
     Les trangesssions :
    6.3.1. Gnosique.
    6.3.2. Générationnelle.
    6.3.3. Égalitaire.
    6.3.4. Ergonique.
    6.3.5. Jupitérienne.




Notes







[1] Source : extrait de L'Enfant surdoué, singulier, pluriel, de  P. Morin, Tome I, Livre V.




















[2] Collectif, Mythologie ;  Éd. Atlas, 1980





[3] Genèse 3,3.

[4] Genèse 3,4-5 et 3,22.




































[5] Bulletin Officiel de l'Educa- tion Nationale.





[6] Genèse, 3 ; 17















[7] Genèse 22,1-1






















[8] in La Politique,
Livre III, Chap. VIII, § 3.







6. Surdouement et société

« Il n'y a point de plus cruelle tyrannie
que celle que l'on exerce à l'ombre des lois
et avec les couleurs de la justice. »
Montesquieu
Considérations sur les causes de la grandeur des Romains.

 6.1. Le poids sociétal

Une personne surdouée n'existe pas seule, elle s'inscrit dans un contexte familial et plus largement social, avec lequel elle interagit quotidiennement. Aussi, son étude ne peut se résoudre à une lecture purement individuelle, non plus qu'à la seule lecture cognitive. Comme personne sociale, elle répond de cadres réglementaires et légaux, décidés à priori démocratiquement dans nos sociétés occidentales. Mais, sont-ce bien les seuls ?


 6.2. Idéologies et archaïsmes

Chaque société fonctionne sur des modèles explicites (lois, règlements, normes), mais tout autant sur des implicites souvent inconscients, dont il convient de ne pas trop s’écarter pour être bien intégré socialement. Le différent, quel qu'il soit, dérange la bonne organisation sociale, car la tolérance sociale est faible, même si elle peut varier selon les époques, les circonstances, les pays et les sujets.
        Le différent par nature est suspect, puisqu'il ne répond pas aux critères qui fondent implicitement le groupe social.

Différentes de fonctionnement, mais non de nature, les personnes surdouées vont donc se trouver confrontées à ces emprises sociales et être amenées à les transgresser, avec d’autant plus d’innocence, que celles-ci ne sont pas explicitement édictées. Ce qui leur vaut, par mesure de rétorsion, des traitements normalisateurs, à moins qu'elles ne finissent par se conformer en inhibant leur différence, au détriment de leur santé physique et mentale.
       
Il est donc essentiel de repérer dans notre espace culturel personnel et collectif ces archaïsmes, établis sur des bases pseu- do-scientifiques et idéologiques, pour les éradiquer au profit de conceptions plus en harmonie avec les valeurs humaines publiquement prônées et les données scientifiques avérées. Cette démarche ne sera pas uniquement salutaire aux  personnes surdouées, mais aussi à tous citoyens. Ces archaïsmes s’articulent autour de cinq domaines principaux ici résumés [1].


 6.3. Les cinq interdits sociétaux

« Non, les braves gens n'aiment pas que
l'on suive une autre route qu'eux... »
Georges Brassens, 1952.


Ces interdits ont été posés pour les quatre premiers depuis l'aube des temps au moins historiques, puisque nous en avons les traces écrites, le cinquième bien que tout aussi ancien est cependant plus récent sous certains de ses aspects, notamment dans l'évolution sociétale de la notion parentale et de couple. Ces interdits existent sous différentes formes, mais avec sensiblement les mêmes effets quels que soient les types de sociétés des plus primitives aux post-modernes. Sans prétendre à une énumération exhaustive, nous avons relevé cinq niches privilégiées ou s'épanouissent, face aux particularités des personnes surdouées, ces réactions archaïques qui provoquent spécifiquement et à leur insu :


 6.3.1. La Transgression gnosique

C'est le puer-doctus (l'enfant-savant), celui qui en sait trop, au moins sur certains points, souvent plus que les autres de sa classe, parfois plus que le maître, alors crime de lèse-majesté. Cette accession à un savoir, sinon interdit, du moins réservé aux "savants patentés", labellisées et dument diplômés doit donc être reprouvé. Cette transgression est vieille comme le monde, on en retrouve trace dès la mythologie sumérienne, elle s’exprime dans le mythe d’Adapa [2] :

« Pourquoi Éa a-t-il révélé à un misérable être de la terre les mystères du ciel et de la terre ? Qu’allons-nous faire d’Adapa. »

Mythe repris dans Adam et Ève. Immortels, ils profitent d'une vie paradisiaque, cependant assortie d'un seul interdit :

« Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’y toucherez pas, sous peine de mort. » [3]

Arbre de la connaissance du bien et du mal, prérogative alors exclusivement divine [4] :

« Le serpent répliqua à la femme : « Pas du tout ! Mais, Dieu sait que le jour où vous en mange­rez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir l’entendement. » […]
       « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous pour connaître le bien et le mal. »

La condamnation sera sans appel : perte de l'immortalité, labeur pénible et accouchement dans la douleur.

Le surdoué par sa curiosité peu banale sera donc vu comme « coupeur de cheveux en quatre », par ses centres d'intérêts non-conformes comme étrange, voire hérétique, il sera donc écarté du groupe. Ces savoirs "réservés" peuvent produire chez la personne surdouée le « syndrome de l'imposteur » : elle possède des compétences certes, mais non-validées par le diplôme ad hoc, savoir que le groupe exploite largement, mais elle est hantée par la peur d'être « découverte ».


 6.3.2. La Transgression générationnelle

C'est le puer-senex (l'enfant-vieillard). Comme il pose des questions d'adulte, parle en adulte, on en attend un comportement d'adulte, mais il n'est qu'un enfant. Il saute des classes pour être à son niveau de compétence et transgresse donc sa classe d'âge. Deux ans d'avance en classe de 4e est redoutable, la différence physique le désigne au mépris de ses camarades, avec le vocabulaire dépréciatif associé, et d'autant plus s'il est scolairement performant : « Intello ! », injure suprême.


 6.3.3. La Transgression égalitaire

« Égalité des droits et des devoirs », fondement démocratique, s'est progressivement dévoyé en idéologie égalitariste : « Tout le monde il est pareil ! », donc même menu pour tous, toute différence étant bannie comme attentatoire au dogme. Et pourtant, tout être issu de la génération sexuée est par nature différent, singulier.
         La justice en tient compte en aménageant la peine en fonction du parcours individuel, l'école non. 
         Le but de l'éducation est pourtant le développement des capacités de l'enfant, de toutes ses capacités et de tous les enfants, mais les capacités, étant différentes selon les individus, impliquent l'adaptation des contenus et des méthodes en fonction de chacun. C'est plus complexe, mais aussi plus enrichissant pour le maître comme pour l'élève.
        Depuis A. Binet, on sait mesurer ces différences, si les test avaient été conçus pour identifier les enfants déficients afin d'adapter leur éducation, ils avaient aussi montré que de l'autre côté de la moyenne existaient des enfants que Binet nommait sur-normaux  et il préconisait pour eux, dès 1911, la mise en place d'une éducation spécifique. Las, il faudra attendre 1994 pour la reconnaissance du surdouement par l'UNESCO (Déclaration de Salamanque), puis par le Conseil de l'Europe (Recommandation 1248), puis enfin le B.O.É.N. [5] n°14 de 2002 pour que la notion entre au sein du Ministère. Quant à ce que ce soit appliqué partout... cela dépend du seul bon vouloir du maître. Nous ne sommes pas encore sorti du puer "statisticus" (enfant-étalon pédagogique).


 6.3.4. La Transgression ergonique

Du grec ἔργον, ergon, le travail. Depuis Adam et Ève, dans la tradition biblique [6], pour cause d'accès au savoir (le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal), l'homme est condamné à gagner son pain à la sueur de son front et la femme aux douleurs de l'accouchement. Bien des sociétés archaïques ont soumis le passage à l'âge adulte à des épreuves douloureuses pour que le jeune fasse preuve de résistance et obéissance. Cette loi universelle est cependant battue en brèche par l'enfant surdoué : là où l'enfant moyen éprouvera de la peine à réaliser, lui disposera de facilités à résoudre, pis même du plaisir à le faire. Non pour épater la galerie, mais parce qu'il aime la complexité et s'y affronter. Cela est souvent vécu par le groupe comme injuste et... ce l'est, d'autant plus injuste que l'on est dans le phantasme égalitariste. Curieusement, la réaction n'est pas la même devant la performance sportive ou artistique, admise avec bien moins de difficulté. Le puer-lusor (l'enfant-joueur) doit donc impérativement être ramené au rang de puer-laboriosus (enfant  laborieux) à coup d'actions normalisatrices, quitte à ce qu'il y perde son âme.


 6.3.5. La Transgression jupitérienne

Depuis l'antiquité, l'enfant était soumis à l'autorité du pater-familias (représentant délégué du dieu et du roi/chef) avec comme tel droit de vie et de mort sur lui. On en attendait donc une obéissance totale aux diktats paternels et parentaux. Ainsi Abraham (soumission à Dieu) et Isaac (soumission au père), soumissions inconditionnelles s'il en est [7]). C'est le puer-obediens (l'enfant soumis). Si la règle a quelque peu changé au sein des familles, elle reste d'actualité au sein de l'école. Mais, si l'enfant surdoué est sensible à l'autorité de compétence avérée, il ne l'est que très peu à l'autorité de statut (c'est moi le chef parce que c'est ainsi), surtout par trop distanciée de la compétence. L'adulte autoritaire en fera ou un puer-obediens complètement inhibé ou un puer-rebellis (enfant rebelle) et s'il insiste trop, l'enfant passera de la rébellion active à la rébellion passive (la bûche), voire aux somatisations (dépression). Attitude donc inefficace et anti-productive pour les deux protagonistes.
         Sa réactivité émotionnelle s'accorde mieux d'une relation aménitaire et valorisante que du bâton. Ce qui est vrai pour l'enfant surdoué est aussi vrai pour tout enfant.



La personne surdouée, par sa seule existence dérange le bon ordre établi où chaque chose est bien à sa place dans une organisation bien fixée pour défendre les prérogatives instituées.

Les surdoués ont l'outrecuidance d'apparaître dans toutes les classes sociales, dans toutes les ethnies. Passe encore chez les américains, un président afro, c'est exotique. Passe encore un Gaston Monerville, guyanais noir président du Sénat (1959-1968), c'est l'exception qui confirme la règle.
      Mais, Antoine, 5 ans, africain, adopté, surdoué ? Fi donc ! Vous n'y pensez pas ! Et de l'envoyer de psychomotricien en psychologue pour le remettre enfin dans la bonne case... celle de l'oncle Tom.
      Raphaël, 3 ans et demi, lit couramment : « Ce n'est pas possible, Madame !  M. Piaget dit que c'est à 6 ans que l'on apprend à lire. Qu'il continue donc à coller des gommettes comme ses camarades de MS ».  Et comme il s'agite, direction le psychomotricien.
      « Mais, enfin, Jérémy, ce sont des questions philosophiques et c'est en Terminale, pas en CM2 ! Reprend la table de 7 ! ».

Et combien d'autres rencontrés, en butte à un ostracisme quotidien, si bien décrit par Aristote [8 :

« On dit que Périandre ne fit aucune réponse au héraut que Thrasybule lui avait envoyé pour lui demander conseil et qu’il se contenta de niveler un champ de blé en coupant les épis qui s'élevaient au-dessus des autres. Le héraut ne comprit rien à cette action; mais il raconta le fait à Thrasybule, celui-ci comprit fort bien qu’il devait enlever tous les citoyens qui avaient quelque prééminence. »

Ces attitudes sociales normatives sont parées de toutes les vertus bonasses :
« C'est pour son bien, vous verrez, il ne faut pas lui voler son enfance...».
On préfère lui voler son âme.

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